5 raisons de (re)voir “Lost Highway” de David Lynch

1. Pour sa construction en miroir

Une image : le crâne encastré dans une table en verre design, le front parfaitement découpé et le corps gisant dans une posture bizarre. C’est le cadavre étrange qui serait la représentation emblématique de Lost Highway, toute l’anomalie d’une relation entre le crâne et le corps, sa connexion dangereuse. À sa cinquantième minute, le film e déchire en deux. Fred (Bill Pullman) devient Pete (Balthazar Getty), tandis que Renée, sauvagement assassinée au pied du lit conjugal, réapparaît en Alice, toujours incarnée par Patricia Arquette, en blonde cette fois.

Cette construction en miroir, qui évoque d’abord Vertigo d’Hitchcock (l’apparition en blonde de Kim Novak dans le restaurant, celle de Patricia Arquette dans le garage), annonce surtout celle du monstrueux film qui lancera le XXIe siècle : Mulholland Drive et ses doubles héroïnes. Dans Lost Highway, il s’agit d’accoucher de son propre double : tout le film est une boucle psy, où l’on finit par arriver à sonner à l’interphone de chez soi, et qui se clôt comme il s’est ouvert. Ouvert, véritablement, c’est-à-dire en exhibant un trou qu’il laisse béant comme une plaie mentale.

2. Pour la mémoire des images

S’il est un film réflexif sur le cinéma lui-même, Lost Highway en célèbre aussi son illusion absolue : grand film du faux, de la déformation, de la défiguration et de la distorsion. Pullman déclare à deux inspecteurs ne pas posséder ni aimer les caméras parce qu’il préfère avoir “son souvenir à soi, et pas nécessairement ce qui est réellement arrivé”. Un autre personnage se chargera alors de filmer : l’homme-mystère, la face blafarde, caméra vidéo en main dans une cabane en plein désert. Quelle est cette cabane ? Un paysage mental ? Une salle de cinéma ? Un studio de tournage ? Les innombrables très gros plans sur les yeux regardant, les projections de films, les images vidéo de télévision, toutes ces sources se croisent et s’empoignent dans un ballet de représentations. Lost Highway se fait œuvre de mémoire, où les héros et héroïnes se plongent et se perdent dans l’image elle-même. Jusqu’à la folie. 

3. Pour Patricia Arquette, icône érotique

Patricia Arquette, figure ultra-sensuelle des années 1990 avec True Romance, Ed Wood, À tombeau ouvert, devient avec Lost Highway une héroïne lynchienne absolue, au même rang que Laura Dern dans Sailor et Lula ou Naomi Watts dans Mulholland Drive. Elle est d’abord Renée, femme soumise, en retrait dans l’ombre de son mari, et sera ensuite Alice, une projection fantasmée, chargée d’une énergie sexuelle aliénante. Elle est une croyance blonde, comme l’image de cinéma elle-même : impénétrable, impossible à capturer, objet de désir et de frustration. Tout aussi intensément, elle est faite de feu et lumière :  “jamais tu ne m’auras”, souffle-t-elle à son amant en même temps qu’à nous, dans les blancs brûlés des projecteurs qui éclairent la nuit du désert. Les personnages sont ainsi souvent cernés par les images érotiques, les fantasmes surgissants, les films pornos projetés, les flash-back racontés de strip-teases forcés. Avec Lost Highway, Patricia Arquette est devenue l’icône érotique d’un film à la sexualité cauchemardesque. 

4. Pour le bruit du chaos

Le film s’ouvre et se clôt sur le morceau hypnotique de David Bowie, I’m Deranged. Il pourrait en être son hymne perturbant, sa voix cristalline et inquiétante qui serpente le long de l’autoroute de nuit. C’est pourtant un autre morceau qui lui a volé la vedette, celui d’une autre star, Lou Reed, avec son Magic Moment, lors d’un champ-contrechamp magnétique entre Patricia Arquette en blonde platine, descendant au ralenti d’une voiture noire, et les yeux éblouis de Pete. Scène culte de double fascination pour une femme qui est une image dévorante, une projection avaleuse et rock. Moment magique, mais sous magie noire. Avec la musique hantée d’Angelo Badalamenti et de Trent Reznor, Lynch convoque Rammstein et Marilyn Manson, élaborant une orchestration générale rugueuse, une gigantesque playlist tortueuse où les sons s’évanouissent parfois dans un fondu pour couper net à d’autres endroits. L’enchevêtrement de pistes et des bruits dessine le noir de l’âme lynchienne : ce qu’il y a sous la peau et ce qui y grouille comme chaos, aussi fascinant et repoussant.

5. Pour le noir du monde

Plus aucune lumière ne rentre. Lost Highway est un paysage d’une obscurité menaçante où s’exaltent les folies les plus noires. C’est d’abord la jalousie maladive de Pete, saxophoniste au regard sombre et alcoolisé. C’est ensuite sa dépression qui circule comme un courant électrique dans le film. Lost Highway est ainsi fait de soubresauts d’images, de pulsations électriques. L’image vibrante est inventée de lignes droites (l’infinie route qui s’étire dans la nuit), de distorsions temporelles, de flashs et de tremblements. La maison du premier tiers est à la fois un décor de théâtre et une maison-cinéma, un territoire mystérieux qui semble échapper au temps et au monde. Tout y est savamment déposé, épuré, comme un foyer d’où naîtrait le feu, le meurtre et la folie, tout en gerbes d’étincelles.

Dans l’obscurité, on cherche la lumière : de la même manière que Pete regarde l’inspecteur niché sur son plafond de verre, il jettera ses yeux dans une ampoule au fond de son cachot avant de se métamorphoser. Si David Lynch reprend les codes du film noir, les bagnoles dans la nuit, les flingues, les gangsters et et les femmes fatales, c’est pour en extraire sa plus substantifique moelle, toute son orageuse mélancolie. L’obscurité déborde du film, elle en est sa matière première, une méthode de fascination. Film-énigme, Lost Highway, dont on tente à tout prix d’en percer encore les mystères, avant d’être un déferlement de tiroirs secrets et de signes en échos, serait un long couloir sensuel néo-noir, le plus sensoriel des labyrinthes où se peignent les ombrageux et sauvages recoins de l’âme humaine.

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