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Un peu de Hong Sang-soo chez Dany Boon

Pourtant, les films, sortis aujourd’hui, entretiennent des correspondances troublantes. Tous deux se déroulent sur quelques heures ; tous deux prennent la forme d’une balade qui n’est pas seulement une circulation dans l’espace, mais aussi dans la mémoire, puisque le personnage repasse par des endroits où il a vécu et s’abandonne à la nostalgie; les deux films sont nimbés d’une dimension crépusculaire, puisque leurs héroïnes se savent condamnées et font tout ce qu’elles font avec la conscience de le faire pour la dernière fois.

On n’étonnera personne en disant qu’on juge Juste sous vos yeux très supérieur à Une Belle Course. Pourtant, on aurait sincèrement aimé être favorablement surpris·e par le film de Christian Carion, car le sujet est assez beau : une dame de 92 ans (Line Renaud), contrainte d’abandonner sa maison, appelle un taxi pour se rendre à l’Ehpad et sur le chemin raconte sa vie au chauffeur (Dany Boon), et initie tout un tas de détours pour revisiter les différentes stations de son existence.

Une histoire de plan

Il y a eu de bons films faits essentiellement de dialogues en voiture (Green Book, Miss Daisy et son chauffeur), des chefs d’œuvre même (tout Kiarostami et d’abord Ten). Mais celui-là roule très loin derrière. Trop de flashbacks guillerets et platement rétro pour aérer le huis-clos, trop de péripéties scénaristiques au forceps pour muscler la dramaturgie. Et surtout une déficience totale en cinéma. Par incapacité ou par calcul ? Pourquoi il ne se passe à ce point rien quand Line Renaud revient sur un lieu qu’elle a habité soixante-dix ans plus tôt et qu’elle ne reconnaît plus rien ? Le plan transmet l’information (un plan sur le visage de l’actrice, un sur l’immeuble, une ligne de dialogue pour expliquer) et c’est tout. Ce jeu de variation des intensités, d’invention d’une durée (par un plan qui dure un peu plus que nécessaire pour dire une information justement), ce saut créatif qui provoque un rapport inattendu entre une image et un son et qu’on appelle “cinéma” ou “mise en scène”, Christian Carion n’y recourt jamais. Comme s’il s’en méfiait. Comme si un plan pour lui se devait avant tout de n’être chargé de rien. Juste dénoter. Porter bravement son petit segment narratif et vraiment rien de plus. Surtout pas évoquer quelque chose de plus grand que soi, de peur que le public visé recule devant trop d’abîme.

Une histoire de cinéma

Du cinéma, il n’y a que ça dans Juste sous vos yeux. Une ancienne actrice, qui a quitté le milieu et son pays il y a plus de vingt ans, revient en Corée pour rencontrer un réalisateur qui aimerait lui offrir son retour sur les écrans. Elle est malade, ne peut accepter. Mais la proposition lui permet à elle aussi d’effectuer une belle course à la rencontre de ses fantômes. Une petite fille inconnue passe et soudain l’actrice cède à l’élan de l’embrasser longtemps, sans raison, comme une étreinte fugitive à l’avenir, alors qu’elle glisse irrévocablement vers les limbes. Elle revient dans le jardin de sa maison d’enfance et soudain un effet de mixage emplit l’espace d’un beau remugle d’insectes chantants et de paroles lointaines, rendant palpable l’envahissement de la conscience par le déchaînement des souvenirs.

Cela faisait au moins quatre ou cinq films que le très prolifique Hong Sang-soo n’avait pas réussi une telle merveille. Il n’y a vraiment que du cinéma dans Juste sous vos yeux. Dans sa forme la plus pure, non coupée. Le cinéma y est si profus, s’y déverse dans une telle abondance qu’on se prend de l’envie d’en redistribuer un peu à Christian Carion. Mais probablement qu’il n’en voudrait pas.

Édito initialement paru dans la newsletter cinéma du 21 septembre

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